Le fonctionnement du Conseil National de la Consommation (CNC) fait parfois
penser aux aventures de Dilbert, ce salarié de bandes
dessinées plein de bon sens mais contraint à une justification
constante de son rôle car victime des exigences d'efficience que lui
imposent ceux pour qui il travaille et dans l'impossibilité dans laquelle
il se trouve de s'affranchir du poids des conventions qu'induit son statut
et des contraintes des objectifs entrepreneuriaux qu'on lui fixe.
Cette histoire en l'occurrence, c'est celle d'un salarié à
qui l'on demande au cours d'une réunion de travail où en est
le projet qu'on lui a confié. Et le salarié de répondre
dans un élan de démotivation ou de franchise non attendue :
"mon projet n'est qu'une suite de dossiers précipités en
vue d'un objectif hasardeux et aléatoire". Son supérieur,
conscient de cet état de fait, lui rétorque néanmoins
: "d'habitude, on dit que tout va bien."
Le vécu aidant, cette histoire pourrait être celle de certains
des groupes de travail du CNC, par exemple celui sur le commerce
électronique, mandat greffon au thème plus général
et plus porteur de la société de l'information. Dans ce groupe,
des tas de gens s'autopersuadent, faute d'être demandeurs du mandat
visé de l'opportunité de faire profiter le plus grand nombre
de personnes des bienfaits des nouvelles technologies de communication
appliquées au commerce, se félicitent une fois les réunions
organisées de la qualité des interventions, de l'efficacité
de la démarche adoptée, en l'occurrence l'organisation de
sous-groupe(s) et de l'implication des acteurs (dixit). Ceci, c'est la version
officielle pas forcément fausse mais éclipsant sous son
pathos d'autres réalités beaucoup plus
intéressantes.
La réalité, c'est tout d'abord un groupe de travail aussi nécessaire que les autres mais qui fonctionne concomitamment à ces derniers, trop nombreux, et pour lesquels le seul véritable défi semble être de pouvoir mobiliser le plus de ses participants à une date donnée sous quelques formes que ce soit : réunions, sous-réunions, sous-sous réunions... La dialectique inhérente au paritarisme du CNC y perd ce qu'il gagne en consensus... sabré faute de participants et, manifestement, d'intérêts de la plupart de ces derniers. L'objectif politique impérieux du mandat confié au CNC - favoriser le commerce électronique dans une société marchande - s'accommode facilement de cette situation peu satisfaisante.
Dès lors, peu importe le caractère quasi-désertique de la plupart des réunions plénières de ce groupe, montrant, en ce qui concerne certains membres du collège consommateurs, leur peu d'aptitude à imposer un autre discours que celui qu'ils maîtrisent ou qui le sensibilisent (actuellement le surendettement) ; peu importe le manque de vision de la plupart des fournisseurs officiels d'idées du CNC, peu préoccupés par un sujet qui ne les concerne manifestement pas encore ; peu importe la disponibilité, légitime, d'une administration au mandat du ministre qui promeut le jeu du marché en parangon de vertus et qui accorde les positions éventuellement antagonistes en postulant de manière ambivalente et péremptoire que tout le monde a intérêt à favoriser le développement du commerce électronique. Ce que personne en l'état actuel des choses ne peut contester ou critiquer, mais à défaut d'avoir des idées, on traduit des interrogations légitimes en impératifs de société réduisant les opinions divergentes en déviances utopistes. Il est vrai qu'à ne pas savoir où l'on va, autant y aller avec l'approbation de l'ensemble des acteurs économiques.
Car le mythe de l'anticipation et du progrès dans le discours ambiant
constitue un des modes manipulatoires de l'idéologie
néolibérale. Il faut croître. En corrélation,
la grande angoisse est d'être en retard comme a pu le dénoncer
la farandole de rapports sur l'Internet en France et le cyber-commerce. Dès
lors, on s'interroge plus sur le "comment" (rattraper le retard) que sur
le "pourquoi" (favoriser le commerce électronique). L'époque
est un mythe commode pour soumettre les consommateurs aux impératifs
de la modernité sans que ceux-ci aient à les arbitrer parce
qu'appartenant à l'époque.
Il y a trop de réunions ? Le CNC s'autorise à créer
des sous-groupes informels dont le résultat du travail accompli
dépend de la bonne volonté de quelques-uns, très peu
s'agissant des associations de consommateurs, même si personne ne
critiquera la force de propositions de ceux qui s'y impliquent, à
commencer par le rapporteur Consommateurs. Mais cette situation ne va pas
sans poser problème : elle réduit bien souvent les réunions
du CNC en chambre d'enregistrement et ces sous-groupes ne sont pas
comptabilisés par l'administration dans le calcul en vue de l'allocation
des subventions en ce qui concerne la participation des consommateurs.
Une des causes de la réalité décrite tient ensuite au
peu de motivations des représentants du CNC, consommateurs et
professionnels, pour un mandat dont ils ne perçoivent
l'intérêt que de très loin. Les premiers, occupés
à répondre - mais leur reprochera t-on ? - aux multiples et
croissantes sollicitations extérieures qu'accompagnent leurs
responsabilités, voire à s'interpeller inutilement entre eux
- les encouragera-t'on ? - ne sont que trop peu mobilisés sur ce mandat.
Quant aux autres, leur logique marchande ne leur permet une implication
qu'à la hauteur du profit qu'ils pourraient retirer à ce jour
de la société de l'information qu'ils réduisent bien
souvent au commerce électronique. Que le commerce électronique
puisse rester ce qu'il est, à savoir aujourd'hui insignifiant nous
importe peu si son développement ne s'accompagne pas d'une protection
satisfaisante des droits des acheteurs. "Asseoir le consumérisme
pour stimuler le marché" comme l'a dit récemment un ministre
n'est pas notre objectif.
Copyright 1997 - Etienne Defrance - Droit pour Tous -